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Les yeux de Yoko et les gens du Barzakh.

 

L

CHIHAB éditions

 

2016


 


Lorsque nous subissons un grand malheur et que nous ne pouvons le surmonter, souvent, nous culpabilisons et nous nous enfermons dans une sorte de solitude absolue avec le refus d’exister, si ce n’est avec nos remords. Nous sommes alors dans un monde d’épreuves où le temps s’écoule différemment. Un entre-deux-mondes qui se trouve à la frontière de notre passé et de l’incertitude qui nous attend. Un isthme dans lequel nous n’avons aucune emprise, uniquement l’attente de quelque chose que nous ne connaissons pas. Un endroit où nos actes nous jugent.

Nous nous trouvons, alors, dans une sorte de Barzakh[1] étrange.


 

 [1] Note : Sous un rapport linguistique, le Barzakh signifie barrière, isthme, limite, séparant deux objets ou entités. Sur le plan religieux, il implique le monde intermédiaire entre la mort et la résurrection (Passage du défunt du monde des mortels vers l’au-delà). Dans le Barzakh, il existe plusieurs étapes qui permettent à l’âme d’évoluer. Dans ce roman, l’auteur le suppose aussi comme étant un des états psychologiques qui devance l’ultime étape avant un accomplissement.

 

Alger, mercredi 1er octobre 1980

 

Désolé. 

Fatouma se trouva soudain seule dans le domaine de l’insoutenable vérité, et elle fut presque étonnée de voir que la supercherie d’un espoir impossible ne fût découverte qu’à cet instant. Elle écouta, avec un saisissement au cœur auquel elle ne pouvait opposer aucune résistance. En se raidissant, elle regarda tout autour d’elle comme si elle eût à débusquer le retour d’un ennemi féroce tapi dans l’ombre de sa vie qui patienterait son heure pour attaquer. Ses yeux étaient à demi mouillés par le peu de larmes aux reflets verts que pouvait répandre une nouvelle attendue, ressassée et inéluctable. En son for intérieur, elle pressentait ce fatidique diagnostic. Pourtant, elle avait appelé de tous ses vœux un improbable miracle. La femme fixa le vide et tout se vida autour d’elle et au plus profond d’elle, en cet après-midi d’automne. Disparu, le divan entièrement recouvert de cuir crème sur lequel ils étaient assis. Disparu, le grand bureau lourd et dur, de couleur sombre, aux rutilances violacées. Disparus, la bibliothèque, du même bois de palissandre, remplie de livres et le fauteuil capitonné de cuir rouge. Disparues, les armoires aux portes vitrées, les toiles accrochées sur les cloisons blanches. Disparus, les murs, le plafond et le sol. Fatouma était maintenant suspendue dans l’inexistence de ce qu’était le cabinet du praticien au deuxième étage d’un immeuble cossu, assise au bord d’un gouffre écumant le néant. Le dehors n’existait plus. Les maisons d’en face manquaient au décor. Les bruits évaporés. Les gens aussi. Tout à coup, elle se sentit avalée brutalement par un insensible vortex autiste qui l’entraîna vers un désert inhabité, stérile, pour l’abandonner à jamais. Seules les lèvres charnues sans le reste du corps du médecin, se détachant de l’espace inoccupé, continuaient à remuer goulûment dans des distorsions lamentablement grotesques. La jeune femme demeurait sans voix, le visage livide. Tout ce qu’elle avait retenu de la fragmentation de son esprit se résumait à un simple adjectif, trois syllabes aux consonances presque musicales : désolé.

Sa vie défila en instantané, et en dents-de-scie, passant brutalement chaque fois du bonheur insouciant à une dure réalité. Des images et des émotions qu’elle déroula rapidement dans sa tête dans l’indifférence d’un recueillement inefficace, éloignées, comme si elles ne lui appartenaient plus. Fatouma les passa toutes en revue : la petite salle de classe de son école où elle rencontra celui qui devait être son seul et unique amour, Kamel, jusqu’aux souvenirs cruels des deuils répétés ; son mariage avec l’homme de sa vie qui l’avait soutenue, dans le passé, à surmonter toutes les épreuves douloureuses jusqu’à ce jour. Il était encore là, aujourd’hui, à ces côtés, pour l’aider à se battre contre cette infortune imméritée. Tout cela fut comprimé dans une minuscule poignée de secondes silencieuses, traumatisantes, puis elle entendit le gynécologue, bien que navré, lui dire sur un ton tout à fait naturel et très impersonnel.

Je suis désolé, madame Fatouma...

 

 


Djamel Mati (c) 2016